11
J’entrai dans le bureau de mon père, au Yard, comme Taverner achevait un récit qui devait avoir été passablement désabusé.
— Et voilà où nous en sommes ! disait-il. Je sais à peu près ce qu’ils ont dans le ventre et qu’est-ce que ça me donne ? Rien du tout ! Mobiles ? Néant. Aucun d’eux n’est fauché et tout ce que nous avons contre la femme et son amoureux, c’est qu’il la contemple avec des yeux langoureux quand elle lui verse son café !
— Allons, allons, Taverner ! dis-je. Si vous voulez, moi je peux vous donner mieux que ça !
— Vraiment ? Et qu’est-ce que vous avez donc ?
Je m’assis, j’allumai une cigarette, puis je vidai mon sac.
— Roger Leonidès et sa femme devaient filer à l’étranger mardi prochain. Roger et son père ont eu une explication orageuse le jour même de la mort du vieux. L’ancêtre avait découvert quelque chose qui ne tournait pas rond et Roger se reconnaissait coupable.
Les joues de Taverner s’étaient empourprées.
— D’où diable tenez-vous tout ça ? Si vous avez interrogé les domestiques…
— Je ne leur ai rien demandé. Je dois mes renseignements à un détective privé.
— Qu’est-ce que vous me chantez là ?
— Et j’ajoute que, comme dans les meilleurs romans du genre, ce détective privé laisse loin derrière lui les limiers officiels. Je crois, d’ailleurs, qu’il en sait plus encore qu’il ne m’en a confié.
Taverner ouvrit la bouche pour parler et la referma sans avoir rien dit. Il avait tant de questions à poser qu’il ne savait par laquelle commencer.
— Alors, dit-il enfin, Roger serait un pas grand-chose ?
Je le mis au courant. Sans joie. Roger m’était sympathique et il me répugnait un peu de lancer sur lui les policiers. Évidemment, Joséphine pouvait m’avoir menti, mais j’en doutais fort. Si elle avait dit vrai, la situation prenait un aspect tout nouveau. Si Roger avait détourné les fonds de l’Associated Catering et si son père avait découvert la chose, on pouvait trouver au crime une explication, Roger supprimant le vieux et quittant l’Angleterre avant que la vérité ne fût connue.
— Avant tout, dit mon père, il faut savoir comment vont les affaires de l’Associated Catering. Si c’est un krach, il sera de taille !
— Si la société est en difficulté, déclara Taverner, le problème est résolu. Le vieux Leonidès fait comparaître Roger. L’autre s’effondre et avoue. Brenda est au cinéma. Roger sort de la chambre de son père, va à la salle de bains, vide une fiole d’insuline et la remplit avec une solution d’ésérine, et le tour est joué ! À moins que sa femme ne se soit chargée de l’opération. Elle nous a raconté que, ce jour-là, en rentrant, elle est allée dans l’autre aile de la maison, soi-disant pour y chercher une pipe oubliée par son mari. Il se peut très bien qu’elle n’ait été là-bas que pour trafiquer les fioles dans la salle de bains, avant le retour de Brenda. C’est une femme qui a du sang-froid et je la vois très bien faisant ça !
J’acquiesçai.
— Je la vois même dans ce rôle-là beaucoup mieux que son mari, reprit Taverner. D’autre part, Roger Leonidès n’aurait sans doute pas pensé à l’ésérine. Le poison, c’est un truc de femme !
— Des empoisonneurs, il y en a eu ! dit mon père. Et beaucoup.
— D’accord ! Mais ils n’étaient pas construits comme Roger.
— Et croyez-vous que Pritchard ressemblait à un empoisonneur ?
— Alors, disons qu’ils étaient dans le coup tous les deux…
— Et ayons l’œil tout spécialement sur lady Macbeth ! ajouta mon père, tandis que Taverner s’en allait vers la porte.
L’inspecteur parti, le « pater » se tourna vers moi.
— Cette dernière comparaison te semble bonne ?
Je revis la gracieuse silhouette de Clemency Leonidès.
— Pas tellement ! dis-je. Lady Macbeth était l’avidité personnifiée. Je ne crois pas que Clemency Leonidès soit âpre.
— Mais peut-être a-t-elle voulu, au prix d’une tentative désespérée, sauver son mari !
— Peut-être… Et il est certain que c’est une femme capable de se montrer… impitoyable !
Je pensais à la phrase de Sophia : « Des gens impitoyables, mais qui ne sont pas tous impitoyables de la même façon. » Le paternel gardait ses yeux fixés sur moi.
— À quoi songes-tu ?
Je préférai ne pas le lui dire.
Le lendemain, mon père me convoquait à son bureau. Je l’y trouvai avec un Taverner radieux.
— L’Associated Catering est en perdition, me dit le « pater ».
— Elle coulera d’une minute à l’autre, ajouta Taverner.
— Effectivement, dis-je, j’ai vu que les cours ont sérieusement baissé hier. Mais ils paraissent avoir remonté aujourd’hui.
Taverner reprit :
— Nous avons enquêté avec une discrétion exemplaire, aussi bien pour ne pas provoquer de panique que pour ne pas alerter notre client, mais nos renseignements sont sûrs : le krach est imminent et on ne l’évitera pas. La vérité, c’est que, depuis des années, l’affaire est menée en dépit du bon sens.
— Par Roger Leonidès ?
— Évidemment. C’est lui le grand patron !
— Et il a détourné des fonds ?
— Non, ce n’est pas notre impression. À franchement parler, Roger Leonidès est peut-être un assassin, mais je ne crois pas que ce soit un escroc. C’est plutôt un imbécile. Il n’a pas le moindre jugement. Il s’est lancé à fond quand il aurait dû freiner et il a freiné quand il aurait dû appuyer sur l’accélérateur, il a donné des pouvoirs exorbitants à des individus impossibles, accordé sa confiance à tout le monde et à n’importe qui, bref, toujours fait exactement ce qu’il convenait de ne pas faire !
— Il y a des gens comme ça, dit mon père. Ils ne sont pas bêtes pour autant. Ils ne savent pas juger les hommes, voilà tout ! Et ils s’emballent toujours à contretemps !
— Quand on est comme ça, fit remarquer Taverner, on ne se met pas dans les affaires !
— Sans doute. Mais il se trouvait qu’il était le fils d’Aristide Leonidès…
— Quand le vieux lui a passé la main, reprit Taverner, la compagnie était en plein boum ! C’était une mine d’or. Il n’y avait qu’à s’asseoir dans le fauteuil et à laisser courir !
Mon père hocha la tête.
— Ne croyez pas ça, Taverner ! Il n’y a pas d’affaire qui se dirige toute seule ! Il y a toujours des décisions à prendre et des problèmes, grands ou petits, à résoudre. Si Roger Leonidès se trompait régulièrement…
— Il faut reconnaître, dit Taverner, que c’est un brave homme. Il a conservé des types invraisemblables, simplement parce qu’il avait pour eux de la sympathie ou parce qu’ils étaient là depuis longtemps. Il a eu le tort aussi de dépenser des sommes folles pour réaliser des projets qui ne tenaient pas debout.
— Sans commettre, cependant, rien de répréhensible ?
— Rien.
— Alors, demandai-je, pourquoi aurait-il tué ?
— Dans ces cas-là, répondit l’inspecteur, qu’on soit un fou ou une crapule, le résultat est le même, ou à peu près. Il n’y avait qu’une chose qui pouvait empêcher l’Associated Catering de sombrer. Il lui aurait fallu recevoir, avant mercredi prochain au plus tard, une somme vraiment considérable.
— Analogue à celle dont il hériterait ?
— Exactement.
— Mais cet héritage ne lui donnerait aucune disponibilité immédiate.
— Il lui vaudrait du crédit. Ça revient au même.
Le « pater » approuva du chef et dit :
— N’aurait-il pas été pour lui infiniment plus simple d’aller trouver le vieux Leonidès et de lui demander un coup d’épaule ?
— À mon avis, déclara Taverner, c’est ce qu’il a fait et c’est la conversation qu’ils ont eue à ce moment-là que la gosse a entendue. Le vieux n’a pas marché, estimant que les pertes étaient suffisantes comme ça et que mieux valait ne pas essayer de les rattraper. Il avait horreur de jeter l’argent par les fenêtres.
Je crois que, sur ce point, Taverner voyait juste. Aristide Leonidès n’avait pas voulu monter la pièce de Magda, parce qu’il considérait qu’elle ne ferait pas un sou. L’événement devait lui donner raison. Il se montrait généreux avec les siens, mais il n’était pas homme à engloutir des capitaux dans une entreprise condamnée. L’Associated Catering avait vraisemblablement besoin de centaines de milliers de livres. Il avait refusé de les donner. Il ne restait donc à Roger qu’un moyen d’éviter la ruine : tuer son père.
C’était bien le mobile que nous cherchions.
Le paternel consulta sa montre.
— Je lui ai demandé de venir, dit-il. Il arrivera d’une minute à l’autre.
— Roger ?
— Oui.
La chose me chiffonna un peu. Je songeai à l’araignée de la fable, invitant la mouche à entrer dans son antichambre. Tout était prêt. Le sténographe affûtait ses crayons. Un trembleur vibra et, quelques instants plus tard, Roger pénétrait dans la pièce.
Il se heurta à la chaise et, de nouveau, sa gaucherie me frappa. Je ne pouvais le voir sans songer à un bon gros chien, cordial et maladroit. Impossible, vraiment, que cet homme-là eût transvasé de l’ésérine dans une fiole d’insuline. Il aurait cassé les verres en les manipulant.
Il parlait, très volubile.
— Vous désiriez me voir ? Vous avez trouvé quelque chose ?… Oh ! excusez-moi, Charles, je ne vous avais pas aperçu ! C’est gentil à vous d’être venu. Mais, dites-moi, sir Arthur…
Il avait décidément l’air d’un brave type. Seulement, des quantités d’assassins sont des gens délicieux jusqu’au jour où ils commettent le crime qui stupéfie leurs amis. Je lui souris. Lâchement. Je me faisais l’effet d’être Judas. Après quoi, j’allai m’asseoir dans un coin et j’écoutai.
Très froid, très « service », mon père avait prononcé les phrases rituelles. Roger ayant nettement manifesté qu’il se souciait fort peu des routines policières et ne voyait aucun inconvénient à parler hors de la présence d’un avocat, le « pater » poursuivit :
— Je vous ai prié de venir jusqu’ici, monsieur Leonidès, non pour vous communiquer des informations, mais pour vous inviter à me donner celles que jusqu’à présent vous avez cru devoir garder par devers vous.
Roger semblait abasourdi.
— Mais je vous ai tout dit, absolument tout !
— J’en doute. Vous avez bien eu un entretien avec le défunt dans l’après-midi même où il est mort ?
— C’est exact. J’ai pris le thé avec lui. Je vous l’ai dit.
— Vous me l’avez dit, c’est vrai, mais vous ne nous avez rien dit de la conversation.
— Nous avons… parlé, tout simplement.
— Parlé de quoi ?
— Des petits faits de la journée, de la maison, de Sophia…
— Mais pas de l’Associated Catering.
Je crois que jusqu’alors je m’étais complu à penser que toute cette histoire n’existait que dans l’imagination de Joséphine. Cet espoir, je devais y renoncer : Roger, blême, était l’image même du désarroi. Il se laissa tomber dans un fauteuil et se cacha le visage dans les mains, en murmurant : « Mon Dieu ! » Taverner souriait : le chat guettait la souris.
— Vous admettez, monsieur Leonidès, que vous avez manqué de franchise avec nous ?
— Mais comment savez-vous ? Je pensais que tout le monde l’ignorait et je ne vois pas comment quelqu’un a pu le savoir !
Mon père déclara d’un ton assez solennel que la police connaissait son métier. Il ajouta :
— Je veux croire, monsieur Leonidès, que vous vous rendez compte maintenant que vous auriez intérêt à nous dire la vérité ?
— Évidemment. Je vais vous la dire. Que voulez-vous savoir ?
— Est-il exact que l’Associated Catering se trouve au bord de la faillite ?
— Oui. Le krach ne peut plus être évité. Si seulement mon père avait pu mourir sans savoir ça ! Je me sens si honteux, si déshonoré…
— La déconfiture de l’Associated Catering peut-elle donner lieu à des poursuites ?
Roger redressa le buste.
— Certainement pas ! Nous sombrerons, mais honorablement. Les créanciers recevront vingt shillings pour une livre, si je mets dans la liquidation mes biens personnels, ce que je ferai. Non, ce qui fait ma honte, c’est que je n’ai pas été digne de la confiance dont mon père m’avait honoré. Il m’avait placé à la tête de sa plus belle entreprise, celle qu’il chérissait entre toutes. Il n’est jamais intervenu dans mes opérations, il ne m’a jamais demandé ce que je faisais. Il me faisait confiance, simplement… et je ne le méritais pas !
Mon père répliqua assez sèchement :
— Comment se fait-il, s’il n’y a pas lieu d’envisager des poursuites, que vous ayez songé à fuir à l’étranger, avec votre femme, sans rien dire à personne ?
— Vous savez ça aussi ?
— Mais oui, monsieur Leonidès !
Roger reprit, d’une voix que l’émotion voilait par instants :
— Vous ne comprenez donc pas ? Il m’était impossible d’affronter mon père et de lui dire la vérité. Il aurait cru que je lui demandais de l’argent, que j’attendais de lui qu’il me renflouât ! Il avait pour moi beaucoup… beaucoup d’affection. Il aurait tenu à venir à mon secours… et cela, je ne le voulais pas. Tout aurait recommencé comme auparavant et, une fois encore, j’aurais tout gâché ! Je ne suis pas de taille à mener une affaire comme celle-là ! Je ne suis pas l’homme que mon père était. Je l’ai toujours su. J’ai fait de mon mieux… et j’ai échoué. Les jours que j’ai vécus, vous ne sauriez les imaginer ! J’ai tout fait pour me remettre à flots, dans l’espoir que le pauvre cher homme ne saurait jamais rien : tous mes efforts sont restés vains… et il est venu un moment où j’ai compris que le krach était désormais inévitable. Avec ma femme, qui voyait les choses comme je les voyais moi-même, nous avons longuement examiné la situation pour, finalement, décider de ne rien dire à personne et de nous en aller, cependant que l’orage éclaterait. Je laisserais à mon père une lettre, où je lui expliquerais tout, le suppliant de me pardonner. Il aurait essayé de venir à mon secours – il a toujours été d’une telle bonté pour moi ! – mais il aurait été trop tard… et c’était bien ce que je voulais ! Ne rien lui demander, et surtout ne pas avoir l’air de lui demander quelque chose ! J’aurais recommencé ma vie ailleurs, vivant simplement, humblement. L’existence n’aurait pas été facile et c’était un lourd sacrifice que je demandais à Clemency, mais elle m’avait juré qu’elle l’acceptait de grand cœur. C’est une femme admirable… absolument.
— Je vois. Et pourquoi avez-vous changé d’avis ?
Le ton du « pater » restait glacial.
— Changé d’avis ?
— Oui. Pourquoi, en définitive, êtes-vous allé trouver votre père pour lui demander une aide financière ?
Roger ouvrait de grands yeux.
— Mais je ne lui ai rien demandé de tel !
— Voyons, voyons, monsieur Leonidès !
— Je vous dis la vérité. Je ne suis pas allé le trouver, c’est lui qui m’a fait appeler. Des bruits avaient dû parvenir jusqu’à lui, quelqu’un avait dû le renseigner, bref il était au courant. Il essaya de me faire parler… et, finalement, je m’effondrai. Je lui racontai tout, lui disant que la perte d’argent m’était moins douloureuse que le sentiment de n’avoir pas été digne de lui…
Roger avala sa salive et poursuivit :
— Il ne me fit aucun reproche, le cher homme ! Il ne me dit que des paroles gentilles. Je lui déclarai que je ne souhaitais pas qu’il me vînt en aide, que je préférais m’en tenir à mes résolutions et m’expatrier, comme j’avais décidé de le faire. Il ne voulut rien entendre. Son parti était pris : il remettrait l’Associated Catering sur pied.
Le « pater » répliqua d’une voix tranchante :
— Vous nous demandez de croire que votre père avait l’intention de vous apporter une aide financière ?
— Certainement. Il a d’ailleurs écrit sur-le-champ une lettre à ses banquiers pour leur donner des instructions à cet effet.
Mon père semblait incrédule. Roger rougit.
— Cette lettre, je l’ai toujours. Je devais la mettre à la poste, mais, naturellement, dans le désarroi qui a suivi la mort de mon père, j’ai oublié. Je dois l’avoir dans ma poche…
Il explora son portefeuille et, y découvrant enfin ce qu’il cherchait, tendit au « pater » une enveloppe timbrée adressée – je le lus de loin – à Messrs Greatorex et Hanbury.
— Lisez vous-même, dit-il. Puisque vous ne me croyez pas…
Taverner, qui s’était approché, prit en même temps que mon père connaissance de la lettre, dont le contenu ne devait m’être révélé qu’un peu plus tard. Elle invitait Messrs Greatorex et Hanbury à réaliser certaines valeurs et les priait d’envoyer le lendemain un de leurs collaborateurs auprès de Mr Aristide Leonidès pour recevoir de lui certaines instructions relatives à l’Associated Catering. Roger n’avait pas menti. Son père se disposait à renflouer l’affaire.
— Nous conserverons cette lettre, monsieur Leonidès, dit Taverner. Je vais vous en donner reçu.
Roger se leva.
— Vous n’avez rien d’autre à me demander ? Je vous ai convaincus ?
Taverner lui remit le reçu qu’il venait de rédiger et reprit :
— Cette lettre en poche, vous avez quitté Mr Leonidès. Qu’avez-vous fait ensuite ?
— Je me suis précipité chez moi. Ma femme venait de rentrer. Je l’ai mise au courant des intentions de mon père. Je lui ai dit comme il avait été… admirable ! J’étais fort ému et je savais à peine ce que je faisais.
— Et c’est longtemps après que votre père s’est… senti mal ?
— Une demi-heure, peut-être… ou une heure, je ne saurais préciser. Brenda est arrivée chez nous, tout essoufflée, les yeux hagards. Elle nous dit que mon père était très mal. J’ai couru chez lui, avec elle… Mais je vous ai déjà dit tout cela !
— Au cours de la visite que vous aviez faite auparavant à votre père, étiez-vous entré dans la salle de bains qui communique avec sa chambre ?
— Je ne crois pas… Non, je suis sûr que non. Mais vous ne supposez pas que c’est moi qui…
Le « pater » ne laissa pas le temps à Roger d’exprimer son indignation. Vivement, il se leva, alla à lui et lui prit les deux mains, disant :
— Je vous remercie, monsieur Leonidès. Vous nous avez appris des choses fort intéressantes, que vous avez seulement eu le tort de ne pas nous dire plus tôt.
Roger sorti, je me levai pour aller jeter un coup d’œil sur la lettre, restée sur le bureau de mon père.
— Il se peut que ce soit un faux ! dit Taverner, comme s’il avouait un dernier espoir.
Le paternel admit que c’était possible.
— Mais je ne le crois guère, ajouta-t-il, et je pense que nous devons accepter la situation telle qu’elle est. Le vieux Leonidès se préparait à tirer son fils du pétrin, une chose qui lui était plus facile qu’elle ne le sera à l’intéressé, maintenant que son père est mort. On commence à savoir qu’il n’y a pas de testament, de sorte que l’on ne peut préciser ce que sera la part de Roger. On ne sera fixé que plus tard et, dans l’état actuel des choses, le krach ne peut pas ne pas avoir lieu. Il faut en prendre son parti, Taverner, Leonidès et sa femme n’avaient aucune raison de faire disparaître le bonhomme. Au contraire…
Il s’interrompit, répétant ces deux derniers mots, comme si une idée toute nouvelle venait de se présenter à son esprit. Parlant très lentement, il reprit :
— Si Aristide Leonidès avait vécu encore un peu, ne fût-ce que vingt-quatre heures, Roger aurait été tiré d’affaire. Mais ces vingt-quatre heures il ne les a pas eues. Il est mort dans l’heure, ou à peu près.
— Vous croyez, demanda Taverner, que quelqu’un, dans la maison, souhaitait que Roger fît la culbute ? Quelqu’un qui y aurait trouvé son compte ? Ça me paraît peu vraisemblable.
— Où en sommes-nous avec le testament ? À qui va l’argent du vieux ?
— Vous connaissez les hommes de loi ! répondit Taverner. Impossible de leur extraire un renseignement précis ! Il y a un testament antérieur, qui remonte à l’époque de son mariage avec la seconde Mrs Leonidès. Il lui laisse, à elle, la même somme, miss de Haviland reçoit un peu moins et le reliquat est partagé entre Philip et Roger. Je m’étais dit que, puisque l’autre testament n’était pas signé, l’ancien était valable, mais il paraît que ce n’est pas si simple que ça. Le seul fait qu’un second testament ait été rédigé rendrait le premier caduc, d’autant plus que des témoins attestent qu’il a été signé et qu’il n’y a donc aucun doute sur les intentions du défunt. Mais, finalement, il mourrait intestat que je n’en serais pas surpris. Dans ce cas-là, toute la fortune irait vraisemblablement à la veuve, ou tout au moins l’usufruit.
— Si le testament a disparu, c’est donc Brenda Leonidès, qui plus que quiconque, aurait lieu de s’en féliciter ?
— Sans aucun doute. Pour moi, s’il y a eu un tour de passe-passe, elle est dans le coup ! Mais du diable si je sais comment elle a pu s’y prendre !
Je ne le voyais pas plus que Taverner. Je reconnais que nous nous montrions d’une stupidité incroyable. Seulement, nous ne considérions pas les choses sous l’angle convenable.